Publié le 06/04/2000 | Nathalie ROUQUEROL

Se développer sans se pervertir

COMMINGES (31) : Agriculture biologique

Les produits « bio » ont le vent en poupe. De nouveaux agriculteurs et une nouvelle clientèle s'y intéressent, mais l'influence de la grande distribution a des effets pas toujours positifs.

Certains sont agriculteurs biologiques depuis vingt ans, comme Jean- François Castex à Péguilhan. Catherine Bonnemaison produit des légumes et plants depuis huit ans. Mais Jacques Lavigne découvre à peine les difficultés de reconversion, s'y attèle avec un souci technique, et attend encore avant de pouvoir en tirer des conclusions.

Malgré un doublement de la surface agricole en cours de reconversion en Midi-Pyrénées, l'offre en céréales, viande ou volailles est loin de satisfaire la demande de plus en plus variée d'une clientèle grandissante.

Forte demande

A Saint-Gaudens, la biocoop, magasin coopératif, temple des produits biologiques, a vu son chiffre d'affaires augmenter d'un tiers en quatre ans.

L'année charnière est bien 1996, au moment de l'affaire de la « vache folle ». Mais Didier Chia, responsable de l'établissement a noté aussi un changement dans la demande des consommateurs: « Pendant de nombreuses années, notre clientèle habituelle recherchait certains produits comme les céréales, les graines, les farines. C'était la demande de l'acheteur traditionnel d'une biocoop. » Ce sont des ingrédients de base qui nécessitent une transformation, qu'il faut cuisiner soi-même.

Bio prêt à cuire

En sortant de leur confidentialité, les denrées biologiques ont conquis un public plus large, mais aux coutumes culinaires différentes. « Les rayons qui ont le plus de succès contiennent les produits frais, mais aussi tout prêts, cuisinés. » Version modernisée de l'alimentation rapide, pizzas prêtes à cuire par exemple.

Mais la volonté de la grande distribution de saisir cette « niche commerciale » a aussi d'autres effets. « Nous devons proposer de plus en plus de produits emballés, préparés », poursuit le responsable.

Multiplier les emballages n'est pas compatible avec la volonté de protéger l'environnement en évitant le gaspillage. « Aller vers un biologique industriel est une dérive. » C'est un problème d'éthique, et de prix aussi: « Les gens ont un préjugé, ils pensent que les prix sont trop élevés. Mais c'est le prix nécessaire à payer pour qu'un produit respecte les conditions de vie de ceux qui le fabriquent. Au contraire, les produits classiques ne sont pas assez cher. » Contradictoire? Pas sûr. Un kilo de bananes ne parvient sur le marché français à moins de dix francs que si l'ouvrier agricole du Costa Rica, en Amérique centrale, touche un salaire de 50 F par jour! Maintenir les prix est aussi une affaire de citoyenneté.


Vingt ans de philosophie « bio »

Jean-François Castex a commencé sa carrière d'agriculteur en culture traditionnelle « chimique ». Puis il est reparti de zéro parce qu'on ne peut faire pousser des plantes avec de l'argent.

Où sont les porcelets qu'élèvent Jean-François Castex? Disparus? Non partis là- bas, au fond du bois, se régaler de glands, de racines, partis fouir le sol à la recherche de leurs vitamines.

Dans cet autre pré, les reproducteurs porcs gascons viennent au contraire saluer leur éleveur avec des grognements aimables. C'est qu'ici, les animaux vivent « dans les mêmes conditions qu'à l'état sauvage », explique leur propriétaire. La clôture en plus.

« L'homme, pour son profit personnel, a déséquilibré la nature. Au bout de douze ans de culture chimique, j'ai compris que nous étions complètement déphasés. Nous avions oublié que la terre est un équilibre entre le minéral, le végétal et l'animal. » C'est ainsi que Jean- François Castex, vivant sur les coteaux de Péguilhan, explique sa conversion en agriculture biologique, il y a vingt ans.

Soigner la terre

Pour ce philosophe de la nature, chaque espèce a sa place. « Au début, je semais mais je ne récoltais pas, parce qu'il poussait une multitude de plantes, comme si le sol se faisait une tisane pour se soigner. » Trois ans ont été nécessaires pour que la terre se reconstitue. « Puis j'ai commencé à produire et à trouver des clients heureux de consommer ces produits. » Jean-François, avec son épouse Agnès, élèvent porcs, agneaux et veaux gascons sous la mère. Ils vendent au détail, au marché de la place du Capitole à Toulouse, et chez quelques commerçants.

Au-delà de l'aspect seulement culturel, Jean-François considère qu'il s'agit d'une philosophie de la vie, aussi pour lui: « Une exploitation même bio de 300 ha n'est plus à taille humaine et si un céréalier n'a pas d'animaux, il ne devrait pas être en bio. » Là encore, un déséquilibre se crée d'autant plus qu'il manque de la main-d'oeuvre à la campagne et qu'inversement il y a beaucoup de chômeurs en ville. On se doute bien alors qu'agriculture « bio » et grande distribution ne sont pas compatibles.

Les trafiquants

« Dans la grande distribution, l'agriculture bio va perdre son âme. 75 % des produits bio viennent de l'étranger et la traçabilité n'est pas vraiment connue. C'est encore une recherche de la facilité. Il faut savoir si on veut se confier à ces trafiquants. On ne peut pas spéculer sur la nature. Ce qu'on mange nourrit notre cerveau. Le consommateur veut-il pouvoir se ressourcer dans la nature, manger mieux pour mieux penser? »

 
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